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Thomas
Tallis: The Complete Works
Volume 7 - Music
for Queen Elizabeth
Chapelle du Roi
directed by Alistair Dixon
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"an exceptionally high standard of singing ... the crowning
splendour is a magisterial 'Spem in alium' ... a breath-taking
climax ... the Tallis complete works is one of the most exciting
projects currently underway on any early music label. Thoroughly
recommended" D
James Ross, Early Music Scotland |
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"Alistair Dixon paces and balances the voices of his vocal group Chapelle du Roi beautifully"
S
Pettitt, The Evening Standard |
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Commentaire
Ce septième volume des Œuvres complètes de Thomas Tallis présente les
motets composés par le musicien à l’époque élisabéthaine sur des textes en
latin.
Le règne d’Élisabeth 1ère (1558-1603) apporta une plus grande stabilité
dans les domaines politique, artistique et religieux. C’est également la
période où, malgré une menace d’invasion par les Catholiques (en
particulier depuis l’Espagne), l’Angleterre bénéficia du progrès des
échanges culturels avec le reste de l’Europe, ce qui permit aux arts de
connaître un âge d’or. La tradition anglaise précédant la Réforme
protestante, très fournie mais essentiellement insulaire et conservatrice,
s’enrichit progressivement de l’apport continental ; l’essor de
l’humanisme façonna le renouveau des idées et des formes, aussi bien pour
la littérature que pour la musique. L’introduction de l’imprimerie en
Grande-Bretagne permit une plus large diffusion intérieure et extérieure
de la culture anglaise.
De même que bon nombre de ses sujets, la reine Élisabeth ressentit sans
doute une certaine ambivalence à l’égard de l’Église réformée d’Angleterre
et de la musique accompagnant la nouvelle liturgie. (La musique composée
par Tallis pour la liturgie anglicane figure sur le Volume 6 de cette
série.) Élisabeth avait été élevée dans la religion catholique par son
père, Henry VIII, et elle regrettait sans doute parfois les riches
tonalités du rite Sarum. Elle permit d’ailleurs une très grande liberté de
pratiques et de croyances au début de son règne. Bien que fermement
convaincue de la valeur d’une liturgie en langue vernaculaire pour
l’ensemble de la population, elle autorisa une version latine du Book of
Common Prayer (rituel anglican) de 1559, destinée aux chapelles
collégiales et universitaires où l’on comprenait le latin. C’est ainsi que
dans ses propres chapelles, elle demandait un cérémonial élaboré (avec
musique chorale) dont la magnificence n’était pas du goût d’une partie de
son clergé.
Élisabeth fut le quatrième monarque à monter sur le trône du vivant de
Tallis. Le compositeur, parvenu à la soixantaine après un défilé quelque
peu lassant de réformes politiques et institutionnelles, estimait
probablement provisoire l’acte d’uniformité de la nouvelle
reine que nous considérons désormais comme le début du statu quo. Quelles
qu’aient été ses convictions personnelles (les rares témoignages dont nous
disposons suggèrent qu’il penchait vers le catholicisme), Tallis fit
toujours preuve d’assez de souplesse pour relever le défi
d’une nouvelle liturgie et de nouveaux styles et genres, avec la puissance
imaginative d’un homme deux fois plus jeune.
Le pragmatisme de Tallis, cependant, était probablement tempéré d’un
certain chagrin. Il avait été témoin de la destruction quasi totale de la
plus grande partie de la tradition de polyphonie religieuse en Angleterre
en voyant réduire au silence les chœurs monastiques et collégiaux et
détruire leurs partitions et parties. Il s’était formé à la musique sacrée
dans le cadre du rite Sarum, et avait appris à composer dans des genres
désormais disparus : messe de fête, antienne votive. Pour un jeune
compositeur comme Byrd, Tallis faisait sans doute le lien avec une période
dont le souvenir commençait à s’estomper dans la mémoire populaire.
Et pourtant, si Tallis lui-même se considérait comme l’héritier d’une
tradition précieuse en voie de disparition, il n’était pas accablé par
cette responsabilité. Parvenu à la maturité, il intégra des qualités de
puissance et d’économie à chacun des genres qu’il développa ; dans ses
motets élisabéthains il entremêla les sonorités nostalgiques de la
tradition anglaise insulaire et conservatrice aux plus récentes techniques
d’imitation venues du continent. Jusqu’au bout, Tallis resta très souple
et ouvert aux possibilités offertes par les nouvelles tendances de
composition. La démarche personnelle de ce musicien impatient et toujours
en quête se révèle également dans certaines sources qui nous le montrent
en train de réviser et de réutiliser sa propre musique.
Une conséquence importante de la Réforme fut de sensibiliser les
compositeurs anglais aux innovations venues du continent. Dans le reste de
l’Europe, sous l’influence humaniste et, en particulier, grâce à Josquin,
le motet s’était développé vers la fin du quinzième siècle pour devenir un
genre majeur grâce auquel les compositeurs pouvaient choisir (ou compiler)
des textes émotifs ou dramatiques qui ne remplissaient pas forcément de
fonction liturgique. Les pratiques établies pour organiser la texture,
telle l’introduction d’un plain-chant dans la voix de tenor, avaient été
remplacées
par une imitation insistante, des dessins mélodiques inspirés du texte
tissés autour des voix, parallèlement à des techniques telles que
l’homophonie et les oppositions de voix et d’harmonie. Bien qu’il soit
évident que les compositeurs anglais aient été conscients dès avant la
Réforme des approches musicales du reste de l’Europe (par exemple,
certaines des antiennes de Taverner font grand usage de l’imitation), et
bien que leurs styles se
soient simplifiés sous la pression du protestantisme combinée à
l’influence européenne, ils restèrent fidèles à leurs genres et styles
conservateurs jusque vers la fin des années 1530. La Réforme et la
constitution protestante de la reine Élisabeth permirent à la tradition
sur texte latin de se libérer de la liturgie, permettant aux compositeurs
de raviver la langue et de l’exploiter à de nouvelles fins personnelles et
expressives.
Considérés dans leur ensemble, la quinzaine de motets en latin composés
par Tallis pendant le règne d’Élisabeth ressemblent à ceux de ses
contemporains dans la mesure où textes liturgiques et non liturgiques sont
entremêlés. Absterge Domine et Miserere Domine sont
l’une et l’autre des pièces musicales ‘de dévotion’ (c’est-à-dire portant
sur des prières non liturgiques ou des textes confessionnels), de même que
Suscipe quaeso (datant probablement du règne de Marie Tudor et figurant
sur le Volume 3 de cette série). Mihi autem nimis repose sur un texte
d’introït alors que toutes
les autres musiques sont issues de services religieux. Salvator mundi
(avec deux musiques) ainsi que O sacrum convivium, In manus tuas, In
ieiunio et fletu, Derelinquat impius et Spem in alium sont tous des répons.
O nata lux de lumine est un hymne, O salutaris hostia une antienne, et,
enfin, Laudate Dominum et Domine, quis habitabit sont tous deux des
psaumes.
Les célèbres Lamentations (sur le Volume 8) sont semblables à un grand
nombre des pièces enregistrées sur ce CD puisqu’elles mettent en musique
une fois de plus des textes liturgiques comme des motets. Leur style
permet de les attribuer à la période élisabéthaine où, pendant un court
instant, vers la fin des années 1560,
il avait été en effet à la mode en Angleterre de mettre en musique les
extraits du Livre de Jérémie lus pendant les offices de la Semaine Sainte.
À l’exception de Spem in alium et de Miserere nostri, tous les motets de
Tallis sont écrits pour cinq voix. O salutaris hostia mis à part, les
registres vocaux y sont plus restreints que dans la musique qu’il avait
composée avant la Réforme. Les tessitures se rapprochent plus d’une octave
et tierce plutôt que d’une octave et quinte, ce qui peut laisser supposer
que les pièces ont été composées pour être chantées dans plusieurs
tonalités. Il n’est pas interdit de penser que dans un registre plus bas
elles auraient pu être exécutées dans une combinaison ATTBarB, peut-être
lors d’offices religieux dans une chapelle privée, alors que transposées
plus haut de trois ou quatre demi-tons, elles peuvent faire appel à une
combinaison SAATB, permettant ainsi aux femmes de la maisonnée de chanter
la ligne supérieure.
À l’appui de cette théorie, il est vrai que la plupart des motets
apparaissent dans Cantiones Sacrae, publié en 1575 sur commande de la
reine Élisabeth : elle avait demandé aux deux principaux musiciens de la
Chapelle Royale, Tallis et Byrd, de publier 34 motets (17 chacun) sous
forme de recueils de parties. Cantiones Sacrae témoigne de la
détermination d’Élisabeth à faire jouer à l’Angleterre un rôle musical
international : elle prévoyait sans doute l’utilisation de ces recueils
dans les foyers mais aussi leur introduction dans les églises
et chapelles du continent. Les seuls motets enregistrés ici qui ne
figurent pas dans Cantiones Sacrae sont O salutaris hostia, les deux
motets tirés des psaumes et, pour des raisons évidentes, Spem in alium.
L’élargissement du ‘marché’ des interprètes de musique sacrée aux amateurs
doués peut aussi expliquer en partie la contraction de la tessiture vocale.
Bien que les motets en latin aient pu être conçus pour un usage privé,
leur succès sur le plan musical est démontré par le grand nombre de
contrafacta qui semblent en découler. Les musiciens des cathédrales de la
nouvelle liturgie anglicane utilisèrent des paroles anglaises dans les
motets, en traduisant parfois l’original, mais le plus souvent en créant
des textes nouveaux. Absterge Domine semble avoir été particulièrement
populaire puisqu’il en demeure quatre versions anglaises. L’une d’entre
elles, Discomfort them O Lord, est enregistrée sur ce CD, mais la plupart
des autres se trouvent sur le Volume 8 de la série. Salvator mundi I et
O sacrum convivium survivent l’un et l’autre dans deux versions : les
autres motets dont nous possédons des contrafacta sont O salutaris hostia,
Mihi autem nimis, O sacrum convivium, Salvator mundi II et Spem in alium.
Salvator mundi I ouvre cet enregistrement, ainsi d’ailleurs que le recueil
publié par Tallis et Byrd, Cantiones Sacrae. La section du début est
fortement imitative : les cinq voix font leur entrée en succession depuis
le superius jusqu’au bassus), et s’élèvent de manière dramatique
en progressant par quinte et par quarte.
Une homophonie dramatique remplit les mots ‘auxiliare nobis’, et une
section imitative répétée ‘te deprecamur’. Tout en s’astreignant à
une grande économie de motifs rythmiques et mélodiques, Tallis réussit
néanmoins à
dérouler sans interruption la musique tout le long de l’ouvrage. Le texte
est une antienne, propre aux matines de l’Acclamation à la Croix.
O sacrum convivium semble avoir eu pour origine une fantaisie
instrumentale avant d’être réécrit comme pièce vocale. Une version
anglaise, I call and cry, date peut-être également du milieu des années
1570 ; les deux textes se coulent tout aussi bien dans la musique, ce qui
laisse planer un doute sur l’intention première de Tallis. Ce motet est
façonné de manière exquise et sa puissance provient du recours à une
imitation pénétrante qui culmine en une répétition séquentielle. Le texte
vient de l’antienne du Magnificat des deuxièmes vêpres de la Fête de
Corpus Christi.
In manus tuas met en musique un répons des complies. Il diffère légèrement
des autres motets de Tallis dans la mesure où il couvre 22 notes, plutôt
que 19 ou 20, et ne se prête donc pas à être exécuté avec des notes à
tonalité duelle. Cela n’indique pas forcément que la pièce avait une
fonction liturgique ; il s’agit toujours d’un motet de répons, impossible
à interpréter sous forme liturgique correcte.
En termes de structure, le O nata lux de lumine de Tallis n’est pas
liturgique, lui non plus. La musique habille les deux premiers versets de
l’hymne pour les laudes de la Fête de la Transfiguration. Les musiques de
Tallis pour hymnes liturgiques (enregistrées dans les Volumes 4 et 5)
commencent toutes par une phrase d’introduction de trois temps et Tallis
respecte cette tradition dans ce motet. Malgré son homophonie presque
continue, la pièce est un véritable bijou : la longueur des phrases est
habilement diversifiée, la modulation est enlevée et bien conçue, et la
pulsion intermittente des parties est d’une puissance mélodique
irrésistible. Tallis indique une répétition de la dernière ligne musicale,
exceptionnelle dans sa musique pour motets, mais non sans rappeler ses
anthems anglais structurés en ABB.
Absterge Domine est certainement l’un des motets les plus appréciés et les
plus durables de Tallis. On le retrouve dans Cantiones Sacrae mais il
survit également dans non moins de quatre contrafacta, versions plus
tardives remaniées avec des textes anglais différents. Le texte ‘confessionnel’,
une fois développé, produit l’une des plus longues pièces de Tallis, et à
la différence de certains de ses motets plus courts, la musique reflète la
ponctuation du texte, ce qui se traduit par une série de phrases musicales
clairement définies.
Discomfort them O Lord est l’un des quatre contrafacta survivants basés
sur Absterge Domine. Le copiste chargé de l’adaptation respecte fidèlement
les notes de Tallis, divisant et modifiant les durées lorsque nécessaire
pour accorder les nouvelles syllabes aux notes existantes. Pour illustrer
notre théorie d’une double hauteur des sons, Absterge Domine est exécuté
ici dans un registre grave et Discomfort them O Lord dans un registre aigu.
Domine, quis habitabit et Laudate Dominum sont deux compositions de Tallis
à avoir survécu sur des psaumes en latin. Elles appartiennent à une vaste
tradition élisabéthaine de musique de psaumes, à laquelle certains
compositeurs, tels Christopher Tye, Robert White et William Mundy (jeune
contemporain de Tallis), contribuèrent également. Ces deux motets
conséquents font alterner des sections imitatives avec l’homophonie.
Domine, quis habitabit met en musique le psaume 15, et Laudate Dominum,
plus réussi, est une musique animée pour le psaume 117 (long de deux
versets seulement), remarquable également par son inclusion du Gloria
Patri.
Miserere nostri suit une tradition continentale démontrant une virtuosité
technique par des canons complexes ; il a pour pendant le double canon du
Miserere mihi Domine de Byrd dans les Cantiones Sacrae. La musique est
celle d’un canon de six en deux : six voix sont utilisées pour créer un
canon double ou simultané. Le premier est un canon à l’unisson, entre les
deux voix les plus hautes. Superius 1 est l’antécédent, la première voix à
être introduite par une semi-brève. Le second est un canon par
augmentation de quatre voix, où chacune commence simultanément. La partie
de discantus est l’antécédent avec le contretenor en canon d’augmentation
double, ce qui signifie que les notes sont quatre fois plus longues. Les
deux parties de bassus sont en canon ‘per Arsin et Thesin’, c’est-à-dire
qu’elles sont interverties de manière à ce que les intervalles croissant
dans l’antécédent diminuent dans le conséquent (la réponse). La valeur des
notes a été augmentée dans le bassus 2 pour que la durée soit double, et,
dans bassus 1, multipliée par trois : les notes ont une durée huit fois
supérieure. La septième voix est une partie de tenor ‘libre’, bien que sa
présence ne soit requise qu’à un seul endroit pour compléter les
harmonies.
Comme O sacrum convivium, la deuxième musique composée par Tallis pour
Salvator mundi peut avoir débuté comme fantaisie instrumentale. Elle
aurait pu être conçue comme un canon à deux parties (à l’octave) avec une
partie de basse, et avoir été interprétée tout d’abord à cinq voix comme
la version en anglais When Jesus went into Simon the Pharisee’s house.
Dans ce cas, la version en latin représente une révision supplémentaire et
définitive, dans laquelle les voix non canoniques ont été considérablement
remaniées.
Mihi autem nimis met en musique le texte d’introduction de l’Introït des
messes de Fête des Apôtres. Tallis la traite de manière dévotionnelle,
créant une musique intime et finement ouvragée qui, comme Salvator mundi
I, forme une phrase musicale ininterrompue du début à la fin, avec très
peu de ponctuation audible.
O salutaris hostia diffère des autres motets de Tallis sur deux points.
Tout d’abord, il semble avoir existé de son vivant en plusieurs révisions
et, comme il ne figure pas dans les Cantiones Sacrae, de nos jours un
éditeur doit procéder à un certain nombre de choix avant de produire une
seule version ‘définitive’. Ensuite, les cinq voix sont largement et
également espacées, plus proches de la structure SATBarB de la musique
d’avant la Réforme que du modèle habituel de Tallis employant des voix
similaires dans la deuxième et troisième partie en dessous de la plus
haute. Le texte est celui du cinquième verset de l’hymne des Laudes de
Corpus Christi, mais il est probablement plus connu comme le début de
l’hymne de Bénédiction.
In ieiunio et fletu et Derelinquat impius figurent certainement parmi les
dernières œuvres composées par Tallis. Ce sont des musiques de Carême,
manifestement expérimentales, sur des textes pénitentiels qui peuvent être
interprétés comme s’appliquant tout particulièrement à l’infortune de la
communauté catholique réfractaire. In ieiunio et fletu évoque des prêtres
en pleurs qui implorent le ciel de sauver leur héritage de la destruction,
tandis que Derelinquat impius supplie les pêcheurs de revenir auprès du
Seigneur. Dans la deuxième pièce, Tallis est manifestement préoccupé par
les possibilités expressives de la modulation et cherche à éviter la force
d’attraction d’un ‘centre tonal’, souci indiqué dès le début par une
exposition imitative dans laquelle les voix font leur entrée sur des notes
inattendues. La pièce est conçue de manière harmonique, et son intérêt
vient principalement des recours chromatiques. In ieiunio et fletu
prolonge cette tendance, en délaissant totalement les techniques
habituelles d’imitation pour les remplacer par un canon et des blocs
répétés de texture ; de plus, le ‘centre tonal’ nominal, sol, n’est pas
établi avant les dernières mesures, et Tallis crée ainsi un effet de
désorientation auditive. Les textes des deux motets proviennent des
Matines de Tridentin, le premier dimanche du Carême. Il s’agit du
troisième et du cinquième répons respectivement, et ce n’est sûrement pas
un hasard s’ils apparaissent dans Cantiones Sacrae avec une musique de
William Byrd pour le quatrième répons, Emendemus in melius. Les deux
compositeurs pensaient peut-être qu’ils seraient utilisés par les
catholiques réfractaires.
In ieiunio et fletu se distingue également par le fait que Tallis l’a
écrit très bas. Pour chanter le motet avec la combinaison habituelle de
voix, une transposition de plus d’une demie octave est nécessaire. Si l’on
exécute la pièce à la hauteur prévue, les textures sont très sonores et
très riches, mais elles nécessitent une basse qui puisse chanter un ré
grave. Pour permettre la comparaison, nous avons choisi de présenter In
ieiunio et fletu dans les deux hauteurs de ton, basse et haute, sur des
plages adjacentes.
Spem in alium est à coup sûr, non seulement la plus éclatante réussite
musicale de Thomas Tallis, mais également l’une des plus belles
compositions musicales de tous les temps. Écrit pour 40 voix indépendantes,
ce monument majestueux développe ses 69 longues en exploitant avec
imagination et créativité les ressources d’une vaste palette musicale.
Tallis dispose ses chanteurs en groupes de huit chœurs à cinq voix
(soprano, alto, ténor, baryton et basse) et il semble probable qu’il
voulait les placer en fer à cheval. La pièce commence avec une seule voix
du premier chœur ; les autres voix la rejoignent progressivement en
imitation puis, tandis que les premières voix s’arrêtent, le son évolue le
long de la ligne du premier chœur jusqu’au huitième. Pendant la
quarantième brève, les quarante voix font leur entrée simultanément
pendant quelques mesures, puis le processus s’inverse lorsque le son
repasse du huitième chœur au premier. Après un autre bref tutti, les
chœurs chantent en groupes de deux, projetant le son pour traverser
l’espace qui les sépare, jusqu’à ce que les voix finissent par se
rejoindre en une splendide apothéose.
Il est clair que Spem in alium est un morceau de circonstance bien qu’il
repose sur un texte liturgique : les répons des matines dominicales
pendant la lecture de l’histoire de Judith. Diverses théories ont tenté
d’élucider les circonstances de la production de Spem in alium ainsi que
la raison d’être du nombre de voix. La suggestion de Paul Doe selon
laquelle le premier concert aurait eu lieu en 1573, quarantième année du
règne d’Élisabeth 1ère, était originellement la plus plausible.
Néanmoins, comme Denis Stevens l’a fait remarquer par la suite, un récit
presque contemporain, datant de 1611, décrit comment Tallis reçut commande
de cette œuvre, passée sans doute par Thomas Howard, quatrième duc de
Norfolk, en réponse au Ecce beatam lucem de Striggio qui comportait
quarante parties. Le premier concert fut peut-être donné dans la longue
galerie de Arundel House, sur le Strand, peut-être en 1570, alors que
Norfolk était sorti de prison (il fut exécuté en 1572). Il est également
curieux d’apprendre que la salle des banquets de Nonsuch Palace (demeure
de campagne des Norfolk) était octogonale avec un premier étage de balcons.
Le manuscrit Egerton, le plus ancien à avoir survécu de ce chef-d’œuvre,
propose un contrafactum en anglais, Sing and glorify heavens high majesty.
Cette version fut incontestablement produite à l’occasion de l’investiture
comme prince de Galles du prince ‘Harry’ (Henry Frederick Stuart) en 1610
et répétée en 1616 lorsque Charles succéda à son frère aîné, après la mort
prématurée de celui-ci. Dans le manuscrit, le nom de Harry figure
clairement dans chaque partie, puis il est barré pour être remplacé par
celui de Charles. Le texte anglais n’est pas une traduction du latin, mais
un nouveau poème écrit pour le remplacer, syllabe par syllabe. Les
autorités avaient certainement décidé que la qualité musicale de Spem in
alium convenait à une occasion aussi imposante que cette cérémonie
d’investiture, mais que le texte latin était inapproprié car trop empreint
de tristesse.
Un aspect fascinant de la pièce est que la longueur totale de Spem in
alium est de 69 longues (une longue équivaut à deux brèves). Il pourrait
s’agir d’un cryptogramme car on obtient le même total en prenant le nom de
Tallis, et en attribuant à chacune des lettres de l’alphabet latin un
chiffre (A=1, B=2, etc.) pour en additionner ensuite les valeurs. Ne
pourrait-on donc pas imaginer que Tallis ait ‘signé’ sa composition de
telle manière que son nom demeure lié à jamais à son grand œuvre?
Alistair Dixon et David Allinson, novembre 2003
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