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Music for Gainsborough
charivari agréable with Reiko Ichise
Les peintures de Thomas Gainsborough représentent un des symboles les plus poignants et les plus évocateurs de l’Angleterre géorgienne ; il a peint des portraits d’un art consommé d’individus représentant un large éventail de conditions sociales et des paysages qui capturent la verdeur de l’Angleterre à la veille du déferlement ténébreux de la révolution industrielle. Sa correspondance qui a survécu ainsi qu’un grand nombre de références contemporaines nous offrent divers aperçus sur le peintre lui-même qui ressort de ces témoignages comme un homme à la personnalité attirante, bien aimé par son entourage. Par exemple, le fils d’un professeur de l’école privée d’Ipswich note : ‘il était un des grands favoris de mon père ; et en effet ses manières affables et agréables lui valaient la sympathie de tous ceux avec qui il était amené à entrer en contact du fait de sa profession... J’ai vu la gratitude animer les traits vieillis de plus d’un paysan de la région à l’évocation de ses nombreux actes aimables et généreux.’ Né à Sudbury, dans le Suffolk, en 1727, il a étudié à Londres sous Hubert Gravelot et sous Francis Hayman à partir de 1740. Il a vécu dans la capitale jusqu’en 1748, date à laquelle il est rentré à Sudbury pour y gagner sa vie comme peintre de portrait de province. La clientèle était limitée et c’est la raison pour laquelle en 1752 il est allé vivre à la ville d’Ipswich toute proche, et de là en 1759, à Bath, une ville d’eau à la mode en expansion rapide qui commençait à attirer le beau monde. Bath n’était cependant pas du goût de tout le monde, comme l’illustre la description dévastatrice du valétudinaire Matthew Bramble dans le roman Humphry Clinker de Tobias Smollett : ‘...cet endroit, que la Nature et la Providence semblent avoir conçu comme un baume pour la douleur et la maladie, est devenu le centre du tapage et de la dissipation. Au lieu de la paix, de la tranquillité et du confort qui sont si nécessaires à ceux qui souffrent de maladie, de nerfs fragiles ou d’esprits irréguliers, on n’y trouve que bruit, tumulte et hâte ; avec la fatigue et l’esclavage d’avoir à satisfaire un décorum plus rigide, formel et opprimant que l’étiquette de cour d’un petit prince allemand. C’est peut être un hôpital national, mais on est justifié à penser que seuls y sont admis les lunatiques ; et en vérité, je vous donnerai licence de m’appeler ainsi si je restais à Bath plus longtemps.’ Le souci de l’apparence et du décorum que décrit Smollett constituaient en fait pour Gainsborough une riche source de commandes et sa production annuelle de peintures ainsi que ses honoraires augmentèrent tous deux au lendemain de son installation à Bath. Il n’est donc pas surprenant qu’il y soit resté plusieurs années jusqu’à ce qu’il décide de venir s’installer dans le quartier à la mode de Pall Mall en 1774. Il y est devenu un des membres fondateurs de l’Académie Royale de Peinture en 1768 et ses dernières années ont été marquées par quelques réussites notables, y compris le patronage royal à partir de 1781. Il est mort en 1788, un des peintres les plus admirés de sa génération. L’intérêt varié que Gainsborough portait à la musique se retrouve dans sa correspondance comme dans ses peintures. Sa fille Margaret déclara au mémorialiste Joseph Farington que son père ‘aimait tout spécialement la compagnie des musiciens avec qui il allait bien souvent au-delà des limites de la tempérance...au point d’être à l’occasion incapable de travailler pendant toute une semaine après une beuverie.’ Parmi ses amis musiciens qu’il a peints presque tous, on en compte plusieurs qui formaient l’élite de la vie musicale géorgienne, par exemple Johann Christian Bach, Carl Friedrich Abel, la famille Linley de Bath, Rudolf Straube, le violoniste Felice de Giardini que Charles Avison a loué en 1753 pour ‘la rapidité extraordinaire de son exécution et son exubérance pleine de fantaisie, à quoi s’ajoute l’aisance et la grâce les plus parfaites de ses interprétations’ et le joueur de hautbois Johann Christian Fischer, qui épousa la fille de Gainsborough, Mary. Mais Gainsborough aimait également fréquenter les musiciens amateurs, comme le démontre l’anecdote suivante sur le club de musique de Ipswich ; elle est racontée par le peintre lui-même à l’acteur David Garrick : ‘...Vous devez savoir, monsieur, que pendant que je résidais à Ipswich, il s’est donné un concert charitable au cours duquel une nouvelle chanson devait être introduite et en ma qualité de directeur, je suis donc allé demander à l’honnête ébéniste qui était notre chanteur, faute de mieux, s’il était capable de chanter en déchiffrant directement la musique, car j’avais une nouvelle chanson dont toutes les parties avaient été écrites. “Oui, monsieur”, m’a-t-il répondu, “je peux le faire”. Sur quoi, j’ai demandé à M. Giardini de Ipswich de commencer la symphonie et j’ai donné mon signal pour attirer l’attention de la compagnie ; mais voilà qu’un silence de mort fait suite à la symphonie au lieu de la chanson prévue ; sur quoi, je m’élance vers notre gaillard : “Que le diable vous emporte, pourquoi ne chantez-vous pas ? Ne m’avez-vous pas dit que vous pouvez lire à vue ?”. “Oui, pardon, votre honneur, j’ai dit que pouvais lire à vue, mais pas à première vue”.’ Le génie créateur de Gainsborough tentait de s’exprimer à travers la musique aussi bien qu’à travers la peinture, ce qui était inhabituel à une époque où le talent musical était considéré comme une vertu essentiellement féminine ; c’était une qualité qui était bien moins prisée chez les hommes parce que, pour emprunter les mots de John Locke, ‘l’acquisition d’une capacité musicale modérée requiert d’un jeune homme qu’il y perde un temps considérable et le conduit souvent à des fréquentations bizarres.’ Malgré cela, Gainsborough a su rester fidèle à la fois à ses aspirations musicales et à ses compagnons de musique de bas étage, souvent des étrangers à la réputation douteuse. Le compositeur William Jackson, organiste de la cathédrale de Exeter et un ami de longue date, a dit de lui : ‘Gainsborough était peintre de profession et la musique n’était pour lui qu’un amusement, il y avait pourtant des moments où il semblait que la musique soit son véritable emploi et que la peinture ne soit qu’une diversion.’ C’est à Jackson que Gainsborough s’adressait pour obtenir des conseils techniques ; il est évident que ses connaissances musicales étaient limitées car Gainsborough écrivit en réponse à des informations fournies par Jackson : ‘Il n’y a jamais eu de pauvre diable plus passionné d’harmonie et dont les connaissances sur le sujet soient aussi limitées et ce que vous avez fait est pure charité. ... Je suis las des portraits et ne désire rien plus que prendre ma viole de gambe et de m’en aller dans quelque beau village où je puisse peindre des paysages et passer dans la paix et dans l’aisance le reste de ma vie’. Jackson partageait évidemment la piètre opinion de Gainsborough sur les talents musicaux de ce dernier et il a écrit de manière quelque peu acerbe en faisant référence au peintre : ‘Combien de fois voit-on des amateurs présomptueux gâcher le succès d’un concert par leurs contributions malencontreuses dans l’illusion qu’ils ajoutent par-là au plaisir de l’occasion, alors qu’en réalité ils ne parviennent qu’à offenser le malheureux compositeur de la musique ?’ Gainsborough était sans aucun doute un dilettante qui partageait ses talents limités entre plusieurs instruments. Des amis le décrivent accompagnant ‘un mouvement lent de clavecin à la fois au violon et à la flûte, avec goût et sentiment.’ En plus du hautbois et de la harpe, il a étudié la viole avec Abel, le luth avec Straube et J.C.Bach a été exaspéré de le surprendre un jour en train d’essayer de jouer du basson : ‘Rangez-moi ça, rangez-moi ça, mon ami’, s’est-il écrié, ‘est-ce que vous voulez éclater comme la grenouille de la fable ?’ Il était cependant un connaisseur authentique d’instruments musicaux et il savait apprécier la valeur des meilleurs spécimens ; on comptait parmi ses violes, par exemple, trois instruments de Henry Jaye et deux de Barak Norman. Pour cet hommage musical à Gainsborough, nous avons réuni des morceaux composés par plusieurs de ses amis. Notre intention était à l’origine de nous concentrer sur trois compositeurs, tous expatriés allemands et composant tous pour des instruments condamnés à une extinction imminente—la viole, le luth et le clavecin. Mais il a été impossible d’ignorer la richesse des contributions des autres compositeurs du cercle musical de Le virtuose de la viole de gambe Carl Friedrich Abel a été pendant 25 ans un des amis les plus intimes de Gainsborough avec qui il a étudié, bien que de manière quelque peu désinvolte, joué de la musique et vers qui il s’est tourné pendant les périodes difficiles. Gainsborough a peint à maintes reprises Abel, ses violes et ses chiens de Poméranie qu’il aimait tant ; William Jackson, écrivant à propos de Gainsborough à leur ami commun Ozias Humphry en 1778, a commenté : ‘Il a donné à Abel un si grand nombre de peintures et de gravures qu’elles doivent représenter une valeur de plusieurs centaines de livres & en retour, celui-ci lui a appris à boire de manière à précipiter l’arrivée prématurée de la vieillesse et de la cécité...’. Cette notion désapprobatrice de leur amitié n’était pas cependant partagée par Gainsborough, car on ne saurait douter de la douleur authentique et profonde qu’il exprime dans une lettre écrite à Henry Bate à l’occasion de la mort de Abel : ‘Le pauvre Abel est mort à une heure environ aujourd’hui, sans souffrir, après trois jours de sommeil. Je suis sûr que cette perte vous causera une grande douleur. Nous aimons un génie pour ce qu’il laisse et nous le pleurons pour ce qu’il emporte. Si Abel n’a pas été un homme aussi grand que Handel, c’est parce que la musique était déjà ruinée par le caprice avant même qu’il ait pris la plume. Pour ma part, je ne vais plus cesser de regarder les cieux—ce peu de temps qu’il me reste sur cette terre—dans l’espoir d’entrevoir encore un instant l’homme que je n’ai cessé d’aimer depuis le moment où je l’ai entendu toucher les cordes. Pauvre Abel !—Il n’y a pas une semaine, nous étions joyeux ensemble et il écrivait l’air le plus délicieux qui me reste dans ma collection de ses créations les plus évocatrices de bonheur. J’ai le cœur trop lourd pour pouvoir en dire plus.’ Abel était réputé pour ses improvisations, basées quelquefois sur des arrangements de chansons ou sur des airs d’opéra. Le suivant en cela, nous avons inclus quelques arrangements pour violes de chansons composées par ses confrères J.C.Bach et T.Linley, ainsi qu’un arrangement contemporain d’une aria de Mozart. Rudolf Straube a étudié sous J.S.Bach à Leipzig où il a publié deux sonates pour luth en 1746. Dès 1754 il était arrivé à Londres où il a résidé jusqu’à sa mort en 1785. De toute évidence, il a eu du mal à gagner sa vie ; d’après un essai de William Jackson écrit en 1798 sur Gainsborough, l’artiste l’a découvert dînant d’une pomme dans une mansarde et il lui a acheté son luth pour 10 guinées. La même anecdote indique également que Straube avait composé (mais n’avait pas encore publié) un livre de morceaux pour le luth que Gainsborough insista pour acheter en soutenant que le luthiste pourrait facilement le remplacer. Le livre n’a jamais été publié, mais plusieurs manuscrits suggestifs de Straube ont survécu, y compris des arrangements de chansons populaires et des études et des danses pour le luth, et nous avons inclus ici une sélection de ses compositions. Straube a aussi publié des livres de musique pour la guitare anglaise qu’il enseignait, un type de cistre très à la mode qui a usurpé le rôle du luth et même du clavecin comme instrument domestique. Il est cependant indiscutable qu’il faisait partie de l’entourage musical de Gainsborough ; celui-ci a peint Ann Ford, la femme de son premier biographe Philip Thicknesse—l’œuvre représentée sur la couverture de ce C.D.—tenant l’instrument au sujet duquel elle s’exposait au ridicule en se présentant comme une musicienne professionnelle. La popularité de la guitare a incité le fabricant de clavecins, Jacob Kirkman, à compromettre son image en en achetant plusieurs et en les distribuant aux prostituées et aux vendeurs de rue. (L’instrument par Kirkman utilisé dans cet enregistrement date de 1776.) Un grand nombre des compositions sélectionnées dans cet enregistrement ont sans doute figuré dans la longue série de concerts organisés conjointement à Londres par Abel et J.C.Bach, mais un grand nombre ont probablement été entendues aussi de manière informelle par Gainsborough ; il est même possible qu’il ait essayé de les interpréter lui-même. Ce sont des images musicales de l’univers de Gainsborough, tout aussi vibrantes que ses merveilleuses peintures. Lynda Sayce, 2000
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